PATRICE LECLERC, MAIRE DE GENNEVILLIERS 

Par Robert Spizzichino

Au moment où les métropoles ont tendance à structurer le développement urbain, ceci est perçu par beaucoup, et notamment par des élus de périphérie, comme un facteur de rejet des catégories populaires dans des territoires toujours plus éloignés. Ceci a fait l’objet de divers travaux académiques autour de concepts comme ceux touchant la « mixité sociale » et la « centralité populaire » . Au sein de la métropole parisienne, la ville de Gennevilliers et son maire Patrice Leclerc sont à la pointe d’un mouvement pour tenter de combiner attractivité nouvelle et ancrage populaire confirmé. Ce qui exige de savoir gérer un certain nombre de contradictions. C’est ce cas qui va être présenté ci-après.

Patrice Leclerc, l’humain d’abord

Agé de 55 ans, fils d’un ouvrier boulanger et d’une femme de ménage, Patrice Leclerc possède d’abord un cursus classique de promotion au sein du Parti Communiste Français (PCF) : étudiant en histoire, il adhère à l’Union des étudiants communistes, devient président de l’Union Nationale des Etudiants Français (UNEF) en 1986, attaché parlementaire au cabinet de Jacques Brunhes, député -maire de Gennevilliers, puis adjoint au maire de la ville et secrétaire de la section de locale en 1992. Dès cette époque, des questions sur le fonctionnement du parti commencent à naître, qui se transforment en doutes, et qui permettent progressivement des contacts avec d’autres courants de la gauche. Cette distance d’avec le PCF s’accentue en 2003 (abandon de toutes les responsabilités au sein du Parti) et aboutit en 2007 à une démission.  Cette trajectoire alors voit Patrice Leclerc exercer des métiers dans le champ de la communication, et participer ou animer des initiatives novatrices comme l’Université Populaire des Hauts de Seine, une photothèque du Mouvement Social, ou l’Association de Maintien d’une Agriculture Paysanne (AMAP) ; par ailleurs, « rien de ce qui est humain ne lui est étranger », et il s’essaye à toutes sortes d’activités personnelles et collectives. Et c’est après toute une série d’épisodes politiques, syndicaux, associatifs que Patrice Leclerc est élu maire de Gennevilliers en 2014. Il réadhère dans la foulée au PCF par honnêteté envers les communistes qui lui ont fait confiance et en raison des espoirs d’un renouveau de la gauche, porté alors par le Front de Gauche. Ce parcours, enraciné dans les milieux populaires, baigné par une curiosité tous azimuts, le porte à la fois vers un certain pragmatisme, vers le refus du sectarisme d’appareil, et vers la recherche d’interactions permanentes entre le conceptuel et le réel.

Comme maire, Patrice Leclerc aujourd’hui essaie de s’attaquer à des problèmes essentiels : restaurer la dignité des milieux populaires qui sont devenus invisibles dans la vie sociale, même s’ils demeurent des forces vives d’expérimentation et de créativité dans la société française ; trouver les moyens de faire vivre ensemble des catégories populaires et des classes moyennes dans un contexte métropolitain ; et refaire de l’habitat social un bien public accessible à tous. Leclerc est sur tous les fronts s’opposant à la démolition ou à la dégradation du logement social, combattant les marchands de sommeil et cherchant à ce que les populations les plus fragiles de migrants et de roms soient correctement réparties dans les différents quartiers de la ville.

Gennevilliers, ville populaire et industrielle du Grand Paris, connaissant un regain d’attractivité

Gennevilliers est une ville de la banlieue parisienne située dans la Boucle Nord de la Seine (43,376 habitants en 2015). Elle a comme particularité d’abriter un port fluvial mis en service après la deuxième guerre mondiale qui est le premier port fluvial français et le second port fluvial européen ; avec un trafic annuel de 20 millions de tonnes, tous trafics confondus, et 272 ha pour l’implantation des entreprises, il alimente 13 % de l’approvisionnement en marchandises de la région Ile de France, et représente donc un enjeu métropolitain et régional majeur. Le Port possède un statut de port autonome, dépendant d’un établissement public national.

Cette réalisation a consolidé une ancienne tradition industrielle datant du début du 20ème siècle ; au début du siècle, son tissu industriel se constitue autour de trois grands secteurs d’activités : les constructions aéronautiques, l’automobile et l’électricité. Cette vocation permet d’atteindre en 1930 un pic de prospérité avec 92 usines présentes sur le territoire de la commune. Puis, viendront dans les années 70 et 80 des séquences de crises et de délocalisation, avec leurs conséquences démographiques. Mais l’industrie reste très présente à Gennevilliers avec encore plus de 20 % des emplois, même s’il s’agit d’un secteur profondément remanié par rapport aux anciennes traditions.

L’interventionnisme municipal en matière économique fait également partie de l’histoire communale ; Il s’agit notamment pour la ville de renforcer la diversification de l’activité économique, qualifier l’environnement permettant l’accueil d’entreprises nouvelles et le développement des entreprises existantes et d’intégrer le Port dans la dynamique de développement de la commune et des services publics pour les populations.

Evidemment, la population ouvrière d’origine a évolué, même si ce secteur reste bien représenté au sein de la Métropole Parisienne (22, 4% des emplois) ; on peut parler de ville populaire dans la mesure où les revenus des ménages sont faibles (un revenu médian annuel près de 40% inférieur à celui de l’Île-de-France) et progressent lentement, où la population reste peu qualifiée (un tiers de personnes sans aucun diplôme, soit presque deux fois plus qu’en Île-de-France), avec un taux de chômage élevé (19, 4% de la population active en 2014) , notamment chez les jeunes (39,7%), et ce, malgré de nombreux emplois présents sur le territoire communal. Enfin, il faut noter que le population immigrée (née à l’étranger, de nationalité française ou étrangère) représentait en 2014 32,5% de la population de la ville.

Actuellement, et en tenant compte des projets en cours, Gennevilliers est redevenue pour les entreprises et pour les particuliers une ville attractive : bonne desserte par les transports collectifs, foncier disponible et maitrisé par la puissance publique, opportunités immobilières, présence de main d’œuvre diversifiée, réseau d’équipements publics remarquable, amélioration de la qualité de vie.  Cela conduit même certains à s’interroger pour savoir si cette attractivité renforcée est une chance ou un danger pour la population actuelle de la ville.

A la recherche de la métropolisation autrement

2014, 2015, c’est aussi en France le vote par le Parlement de lois sur une nouvelle architecture territoriale, l’affirmation des métropoles et la « modernisation » de l’action publique territoriale ; le débat politique est donc intense sur le Grand Paris et la métropolisation.

Très vite, dans ce contexte, Patrice Leclerc est amené à préciser un projet pour Gennevilliers qui repose sur la consolidation d’un art de vivre populaire et la lutte contre l’exclusion territoriale ; les enfants et petits-enfants de la population actuelle doivent pouvoir vivre à Gennevilliers, s’ils le souhaitent, et ne pas en être chassés par les mécanismes spéculatifs liés à l’attractivité de la ville. Et cela, sans repli localiste avéré, dans un monde qui reste ouvert aux autres.

Il est particulièrement soucieux de préserver les populations immigrées de la ville en termes de primauté de la classe sociale, au-delà des débats sur l’origine nationale et la religion. Malgré cela, les militants âgés de la communauté blanche à la retraite qui vivent depuis longtemps à Gennevilliers ont du mal à dialoguer avec les jeunes immigrés. Le tissu associatif de la ville rencontre des difficultés pour toucher tous les habitants, en particulier les jeunes. En outre, un double fossé générationnel et ethnique semble avoir émergé entre les anciens et les jeunes, les natifs et les immigrés, créant parfois amertume et incompréhension ; des habitants nés au pays expriment des inquiétudes quant à la pression religieuse et au prosélytisme religieux de certains musulmans. De ce fait, il n’est pas simple pour la municipalité d’impliquer les petits-enfants ou arrière-petits-enfants des premiers immigrants arrivés à Gennevilliers. Alors, les chantiers se multiplient, et leur caractéristique principale est le multi-dimensionnel : A la fois idéologiques et pratiques, pédagogiques et ambitieux, traditionnels et novateurs, locaux et de portée générale. Quelques exemples illustrent les efforts consentis :

La restructuration du centre-ville

Le projet comporte notamment 3000 logements sociaux, 50% en accession sociale à la propriété et 50% en accession dite « maîtrisée » ; cette nouvelle offre d’habitat doit permettre la diversification des modes d’habiter et des ménages accueillis.  Pour réussir cette opération, on redynamise un outil ancien, à savoir une coopérative d’habitat social et on mobilise tous les outils anti-spéculatifs disponibles pour la puissance publique locale. Ce nouveau centre-ville a pour vocation à devenir le cœur du lien social de la ville.

La promotion de l’agriculture urbaine

Non seulement, la ville encourage l’agriculture urbaine (jardins partagés, maraîchage, etc.) et le réemploi (ateliers de recyclage…) dans un contexte d’économie sociale et solidaire, mais a facilité l’implantation d’un ambitieux projet qui vient d’être mis en service, une « Agrocité » ; cet outil d’animation des pratiques écologiques des habitants, sorte de ferme expérimentale urbaine, propose des activités culturelles et des terrains cultivables, un marché de légumes et de produits locaux, un four à pain, un poulailler, des ruches, un café associatif, …Dans  l’esprit du maire, au-delà de la dimension écologique,  l’agriculture urbaine possède des vertus de retissage de liens sociaux entre classes sociales différentes et réhabilite le temps de vivre au gré des saisons, temps trop souvent bousculé par la vie métropolitaine.

Les temps d’activités périscolaires gratuites pour les enfants des écoles primaires (et l’extension du dispositif aux maternelles)

Les nombreux équipements sportifs, culturels, scientifiques, ludiques de la ville et leurs équipes d’animation devraient permettre de faire du temps périscolaire des enfants un temps d’enrichissement personnel fort et d’ouverture au monde. Ces activités de qualité sont ouvertes à tous, et font de la réussite éducative une ambition bien réelle. Gennevilliers se veut ville pilote en la matière. C’est ainsi par exemple que le Conservatoire a doublé de volume pour accueillir désormais 1500 élèves. Récemment, néanmoins, la municipalité a subi un échec en la matière :  un vote sur le maintien de la semaine à 5 jours incluant des temps d’activités périscolaires s’est traduit de manière négative avec un retour à une semaine de 4 jours de classe. Malgré cela, l’effort consenti en faveur de ces activités périscolaires se poursuit.

Patrice Leclerc s’attaque à Gennevilliers à un phénomène mondial : la métropolisation actuelle produit des avantages pour des entreprises et pour certaines catégories d’habitants, notamment les plus mobiles et les plus cultivés ; mais elle accroit les inégalités socio-spatiales et tend à rejeter loin des périphéries les plus attractives les classes populaires. La stratégie développée à Gennevilliers est claire : Redonner une cohésion et une fierté de classe à des populations diversifiées (Immigrés de plusieurs générations, ouvriers et employés, précaires, …) pour qu’ils ne soient pas les laissés pour compte des tendances lourdes du capitalisme financier. D’où les mobilisations citoyennes proposées, les efforts en faveur de l’éducation et de la culture pour tous, une communication volontairement idéologique basée sur des notions de respect et de dignité, une politique forte en faveur d’un habitat abordable et de nouveaux emplois adaptés aux caractéristiques des habitants actuels, y compris par la reconnaissance des économies (informelles) alternatives. Si ces actions sont globalement appréciées par les habitants qui sont sensibles aux évolutions positives de leur ville, cela ne veut pas dire pour autant qu’on pourra inverser les tendances lourdes à l’œuvre. En effet, cette stratégie se heurte à plusieurs obstacles : un environnement politique défavorable, un climat général de scepticisme et une défiance vis-à-vis du politique, et une sorte de désagrégation sociale touchant les classes populaires du fait de leur hétérogénéité et produisant des tensions entre plusieurs groupes socio-culturels.

Il apparaît clairement qu’on ne peut poursuivre des objectifs aussi ambitieux à une seule échelle locale ; or, le pouvoir d’état semble assez éloigné pour une gauche de gauche. D’où des tendances émergentes à l’œuvre pour un certain nombre de collectivités françaises dans le même cas que celui de Gennevilliers et refusant de se replier sur leur territoire, alors que tout fait système :

  • L’attention portée à la création de plusieurs réseaux de villes progressistes (« Fearless cities », « resilient cities », « villes en transition », etc.) pour échanger sur les résistances possibles et s’appuyer sur d’éventuels succès d’autrui.
  • La négociation d’une forme d’institution métropolitaine respectant l’échelon communal (« une coopérative de communes »)
  • Une attention croissante portée aux savoirs accumulés sur les problématiques abordées. C’est ainsi que Patrice Leclerc a été le co-fondateur, avec d’autres élus, des chercheurs et des praticiens ,  d’un laboratoire d’idées sur les politiques urbaines locales transformatrices (« la Ville en Commun ») et que la ville de Gennevilliers est l’un des terrains d’une recherche-action ambitieuse sur l’usage du concept de dignité dans les politiques publiques locales.

Comme le dit Patrice Leclerc « On va gagner. C’est sûr car nécessaire et indispensable pour la survie de l’humanité. Mais quand ? »

Robert Spizzichino est ingénieur-urbaniste, secrétaire général du laboratoire d’idées « la Ville en Commun » et membre du Conseil de Développement de la Métropole du Grand Paris. Parmi ses publications, on peut citer « De la ville en politique », l’Harmattan, 2011