« Espaces publics, cultures et engagements »

 


Compte-rendu de colloque pour la ville en commun

Le vendredi 21 décembre 2017, la Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord en partenariat avec les laboratoires AMUP, LAVUE, 5IFAS organisait une journée d’étude abordant la problématique « Espaces publics, cultures et engagements ». La ville en commun y était et propose un compte-rendu des prises de parole de la journée

Par La ville en commun


 

« Participer au projet urbain entre engagement et altérité. Une perspective ethnographique » avec Federica Gatta

Le concept de projet urbain est né en Italie et en France à la fin des années 1980 en réaction à la hiérarchie de l’infrastructure sur les autres structures de la ville. Il a été appréhendé comme l’échelle intermédiaire entre des plans de planification et l’échelle architecturale en se focalisant sur les acteurs et les contextes locaux. Cette notion de projet urbain a été englobé dans un rapport plus large de reprise néolibérale de la ville avec une place prégnante de l’économie et de la logique de marché – entrepreneurial sur tous les aspects de gestion de la ville. Nous sommes dans une « technique de gouvernement » (Foucault) comme le montre la place croissance des partenariats publics et privés, les mises en concurrence, les phénomènes de spéculation. L’important serait dès lors de régénérer les territoires d’un point de vue économique pour que les entreprises s’y installent plutôt que de penser à une réparation des modalités de gestion de la ville.

L’action culturelle dans le projet urbain est au croisement de plusieurs enjeux et stratégies comme celle de l’opportunité — notamment financière — offerte par l’arrivée d’une politique ANRU, un besoin urgent de compenser les manquements du Bailleur, une modalité d’action de faire avec peu. C’est aussi une imbrication de temps différents qui pose la question de la temporalité artistique dans la transformation du territoire : le temps long d’imprégnation des artistes et le temps court de la performance artistique.

Plusieurs sphères d’acteurs se rencontrent sur le même terrain d’intervention : celle de l’action collective (le triptyque associations – participations – concertation venu des luttes urbaines), les pratiques de reprise (squats d’artistes), les jardins collectifs. Ils ont en face d’eux les élus, les bailleurs, les services techniques…

Pour l’étude d’un projet, on peut mobiliser la question du « régime d’historicité » : un agencement propre à chaque époque du passé, du présent et de l’avenir créant son propre mode d’interprétation du monde. Avec le contexte néolibéral, le régime d’historicité actuel est le présentéisme soit une primeur du présent dans l’agencement global entre passé, présent, futur. Le projet urbain a une fonction d’enchantement et de médiatisation du futur dans le présent même.

Dans ce contexte, les modalités d’actions collectives en général et culturelles en particulier ont du mal à exister. On parle d’urbanisme tactique (Certeau) mais in facto sans maitrise collective du temps qui revient au seul propriétaire décidant ou pas d’une intégration progressive des acteurs s’en réclamant : le fond volet social est utilisé pour un projet artistique temporaire. On voit croitre les baux précaires d’activation temporaire à l’occasion de projets artistiques dont la condition du départ est l’arrivée d’un projet. Les temps de passages entre les phases d’aménagement deviennent des moments d’insertion occasionnels et tactiques pour une activation sérielle. On voit une saisonnalité des actions artistiques et une accélération aux moments politiques (mobilisation collective ou élection).
Ces rythmes demandent un travail d’accordement entre ces différents temps pour cueillir une ou des occasions.
Les temps artistiques dans le projet urbain met en avant l’événementiel quotidien qui régule le fonctionnement de l’espace public. Cela entraîne une éventuelle voie de contrôle sur ce qui peut se faire ou pas dans l’espace public. Existe-t’il une intentionnalité événementielle de l’art dans sa manière d’entrer dans le projet urbain pour créer des « souvenirs » qui seraient une amorce de son insertion ? Au-delà de la notion d’urbanisme tactique, nous sommes dans un urbanisme fictionnel autour de projets urbains appréhendés sur le mode du story telling.
L’halochromie de l’anthropologie (hyper-contrôle des temps) est visible dans la relation entre le temps des artistes et des habitants mais aussi de manière plus générale pour l’ensemble des citadins et les temps de la ville.

« Culture d’un espace public “sensible”. Engagement et résistances » par Marie Kenza Bouhaddou

Depuis quinze ans, les aménageurs ont tendance à passer par des projets artistiques mettant en avant le sensible et le vert vus comme une modalité de pacification alors que la notion de « nature » est vecteur de dissensus dans les représentations. C’est le cas du dispositif étudié qui est l’opération « Prenez Racine » dans le quartier ANRU Mermoz du VIIIe arrondissement de Lyon. L’artiste doit réaliser une pépinière urbaine sur une emprise vacante avec 38 parrains et marraines d’un arbre. Les arbres ont été transplantés en 2015 lorsque les habitants ont pu revenir habiter leur quartier.  Il y a un double cadre : celui du volet social de la politique de la ville mettant en avant le lien social et celui du projet de renouvellement urbain mobilisant le concept de mixité sociale. Ce projet est censé relier écologie, Histoire, histoires personnelles autour de la notion de « racine » et de « l’enracinement » envers des habitants en France depuis peu, qu’on va déménager pendant un temps avant de faire peser sur eux une injonction à prendre racine. Les pratiques sensibles feraient le trajet entre subjectivité et matérialité en présupposant un important rôle social et politique par l’injonction faite aux habitants de devenir acteurs du changements pour maintenir « LE lien social ». Ces interventions sont auréolées de nombreuses vertus avec des habitants devenus acteurs du changement et aides à la création afin de maintenir du lien social. Ce projet est censé accompagner pendant une aventure sociale et humaine qui donnerait aux habitants un pouvoir d’agir…
Le groupe des parrains et marraines est historique alors que les nouveaux venus forment le groupe des « jeunes pousses » avec un engagement plus sporadique et moins visible. Ils font des travaux de construction du lieu et ils demandent une reconnaissance et ont d’autres envies que le groupe historique. Est mobilisée l’idée de l’espace public sensible avec une monoculture de ce que serait ce sensible devenu une panacée aux problèmes sociaux

À la fois verdissement et mobilisation artistique, le projet serait sensé faire grandir un rapport unique au sensible — une mono-culture —  considéré comme du vivant dans un rapport esthétique, politique et social. Au-delà des attendus, les acteurs ayant mis en œuvre le projet l’ont fait chemin faisant avec un processus retroactif en expérimentant une manière différente d’aménagement de l’espace public c’est-à-dire  en le ménageant et en ménageant celles et ceux qui l’aménagent.
La question de la temporalité du vivant de l’arbre est intégrée et donne le tempo des autres temporalités de l’habitant par des fêtes et une plus forte attention à la saisonnalité. Très vite on voit des relations d’affects ancrées dans les pratiques quotidiennes avec un pouvoir d’agir collectif et des pratiques de solidarité et d’entraide. Celui qui a le pouvoir est celui qui fait.
Ces pratiques permettent de créer un acteur perturbant l’institutionnel mais permettant aussi des prises de décision.
L’artiste joue des zones d’ombre associées à l’usage du mot « culture  » qui peut toucher l’agroculture, le culturel, l’interculturalité. Il dit cultiver la ville avec en suspens les problèmes d’inclusion et d’exclusion d’acteurs et de situations. Cette culture urbaine devient un prêt à aménager et un outil pour forger/reconquérir une nouvelle citoyenneté. Tout en normalisant les usages du territoire sous la forme d’injonctions participatives, la culture du sensible permet de repolitiser alors que le vert permet de faire du semblable à partir des particularités.
L’engagement est corrélé au faire et au pouvoir d’agir des habitants au quotidien et hors des cadres traditionnels (associations, partis, etc). il est social, politique et artistique  voire physique. Les habitants ont su arracher un jardin autogéré aux aménageurs. La MJC devient porteuse de la maitrise d’œuvre de réalisation d’une partie de l’espace public. Des prises de conscience ont émergé et ont permises la création et l’usage d’un vocabulaire commun soit un socle commun très politisé contre l’idéologie du projet urbain et son langage. Pour autant, le projet « Prenez Racine » a normalisé l’espace public : il a donné naissance au projet « Eau de rose » (production locale d’eau de rose) repris par la biennale de Lyon qui a multiplié l’expérience sur six autres localisations. Le modèle devient transposable et est accompagné d’une injonction d’inclusion quasi-totale même dans le cas où il n’y a plus personne (cinquantaine de parrains sur 4000 habitants c’est peu).

Discussion Agnès Deboulet

Le sujet transversal de cette journée semble être la conjonction des pratiques des artistes et des savoirs sociaux des citadins ainsi que leurs usages. L’artiste y agit comme un facilitateur soit auto-promu ou sollicité. Nous sommes dans des situations d’intermédiation entre des dynamiques institués et sociales.
Cela s’exprime d’autant plus dans les espaces intermédiaires : des lieux non-appropriés et non-utilisés qui sont réactivés par des parties prenantes temporaires souvent en raison de conflits fonciers.
Se posent les questions de l’entretien et de la gestion par des praticiens du faire en raison d’une vacance de l’entretien. Ce serait de nouvelles pratiques urbaines du care.
L’arbre est aussi une figure de l’intermédiation comme l’animal de compagnie devenu modalité de socialisation.
Plus qu’un urbanisme tactique, on a un urbanisme de substitution pour recréer de l’espace public selon une stratégie compensatoire.
Cela se voit sur le versant mémorielle surtout sur la reconstruction.
L’engagement : pour et avec qui ?
La présence d’artiste est-elle sollicitée pour donner du contenu entre les échanges tout en créant un apprentissage spatial permettant l’appropriation des lieux ? Mais dans ce process qui décide de cela ? Est-ce négocié ? Est-ce hybride ?
Les artistes deviennent des acteurs du projet urbain : en quoi participe-t’il aux présupposés sur ce projet urbain en cours ? Comment se fait le pré-diagnostic avant le travail artistique ? Comment toucher les publics absents et comment mettre en débat : informer/nourrir les débats ?
Se pose la question de l’institutionnalisation et de la délégation ?
Ce sont des formes d’implication sociale non par des dispositifs mais par des pratiques : qui produit le discours sur le nous ? Il y a t’il confiscation du discours par les experts professionnels ou les citoyens experts ?
On voit poindre une éventuelle lutte pour la reconnaissance et la prise en compte des savoirs sociaux (connaissance, implication et accompagnement) dans une remise en question des pratiques professionnelles et expertes. Cela peut se faire en extériorité ou en coproduction. La tendance est en ce moment à une coproduction plutôt superficielle.
On est dans tous les cas dans une conflictualité prenant à rebours la gouvernance managériale qui impose un consensus de ce que devrait être la ville.

 

Photo de couverture : Bodies in urban spaces, Cie Willi Dorner

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