Questions pour une équipe municipale qui veut « contribuer à changer le monde » – Débats


Texte inédit pour la ville en commun

Dans un précédent article, nous publions la lettre introductive de Patrice Leclerc. Le débat qui s’est engagé sur ces bases a été animé par Catherine Tricot et introduit par Danielle Simonnet et Lucile Schmid. Les quelques notes qui suivent visent seulement à donner des repères sur les principaux points abordés et ne constituent en rien un compte-rendu. Le Bureau de l’association devra examiner les suites à y donner. En effet, ces débats faiblement conclusifs visaient avant tout à cadrer les priorités des travaux futurs de la Ville en Commun. 

Par La ville en commun


 

La révision d’un certain nombre de concepts comme préalable nécessaire

L’exemple de la « mixité sociale » Des concepts sont trop fréquemment utilisés comme supports de politiques publiques sans véritablement en apprécier les fondements et la portée. Ils peuvent faire plaisir à ceux qui s’en servent, mais produire des effets contraires aux objectifs affichés.

Le principal exemple pris a été celui de la mixité sociale dans le champ résidentiel. Ce concept a été très utilisé comme objectif majeur de la « politique de la ville » et il s’est traduit par des implantations de logements non ou faiblement aidés dans des quartiers d’habitat social pour éviter l’entre-soi de personnes en difficultés sociales. Il a été très critiqué ces derniers temps parce qu’on a observé qu’il donnait lieu à du « côte à côte » sans aucune mixité réelle et que, dans les opérations, cela contribuait à éloigner davantage des catégories populaires. Et ce d’autant plus que la mixité résidentielle apparente se double souvent d’une ségrégation dans le champ scolaire obtenu par différentes manœuvres des classes moyennes ou favorisées.

Alors, un concept dangereux, car minorant les formes de déterminismes sociaux, et même excluant pour certains ! Attention pourtant à des condamnations simplistes selon d’autres, car cela pourrait conduire à une segmentation territoriale accentuée entre quartiers aisés et quartiers pauvres. Dans des opérations, l’introduction de logements libres en milieu d’habitat social a été vécue comme une promotion générale du site. Il en est de même pour la « gentrification » de centres villes ou de quartiers. Elle se présente parfois comme une invasion excluante, mais d’autres fois, elle parvient à de vrais mélanges de populations. Sans doute faut-il avant tout éviter de se référer à des concepts de manière automatique, et en déconnexion avec des situations précises : une mixité sociale qui ne se traduit que par l’adjonction de logements libres dans un quartier d’habitat social est vouée à l’échec s’il n’y a pas en parallèle un travail sur l’espace public (voir à ce propos les conclusions de notre réunion du 24 juin 2016 sur le sujet), sur l’accès aux services publics, sur les mobilités, sur la politique scolaire, etc.

En somme, ce n’est pas tant le concept qui est en cause que son usage effectif, surtout comme slogan. Il y a trop souvent un décalage entre les contenus, les procédures et les discours. Il convient de lutter contre ces décalages.

Au cours du débat, des interrogations complémentaires se sont faites jour :

  • Ne devrait-on pas privilégier la mobilité sociale, (« l’ascenseur social »), sans forcément se référer en priorité au résidentiel et au quartier, c’est-à-dire la faculté d’acquérir des connaissances, de s’ouvrir à d’autres cultures, de changer de mode de vie, de progresser professionnellement, … ? 
  • Ne serait-ce pas le manque de confiance des habitants en leurs propres capacités qui constitue un obstacle à des cohabitations et à des changements ? A cet égard, le concept « d’empowerment » (« capacitation »), à savoir du développement des capacités individuelles et collectives pour changer sa vie mérite d’être pris en compte ; non pour reproduire des expériences américaines forcément inadaptées, mais pour en trouver des adaptations à notre culture et à nos institutions. Le terme d’éducation populaire a souvent été évoqué.
  • Est-ce qu’on ne simplifie pas à l’excès en parlant de « classes populaires » ou de « couches populaires » alors que les consciences de classes se sont effilochées et que les différences de comportements et d’aspirations à l’intérieur des catégories populaires se sont accentuées ? Si certains ont tendance à insister sur la question identitaire comme substitut à l’appartenance à une classe, d’autres ont contraire montrent que, sous des formes sans doute différentes, les phénomènes de domination sont plus que jamais à l’œuvre.

Face à ces analyses et aux questions soulevées, la remise à plat de la toujours bien mal nommée « politique de la ville » a été souhaitée.

Les territoires du changement

Le renforcement du municipalisme (voir débat précédent introduit par Gus Massiah) peut laisser à penser que le local est aujourd’hui le principal lieu du changement, du fait de la défiance envers le politique et de l’importance des prises de conscience à partir du vécu quotidien. C’est d’ailleurs ce qui justifie l’attachement politique institutionnel à la commune, défendu par beaucoup d’élus, car représentant la forme concrète aboutie qui permet une souveraineté populaire de proximité, un lieu de liberté et d’épanouissement des citoyen-nes.

Pour que la société soit plus égalitaire, il faut sans doute partir du local, mais l’articuler avec le national et l’européen. De plus, la fixation trop fréquente, certes compréhensible du fait des réformes récentes, sur l’architecture institutionnelle obscurcit l’analyse : il existe un foisonnement local hors institutions, et pourtant de nature profondément politique. Certains réseaux sociaux permettent de sortir de l’entre-soi et de prendre conscience des échelles et des modes de pouvoirs. Des politiques publiques de réel aménagement des territoires, les luttes autour de grands projets d’aménagement et de développement qui élargissent les visions, constituent des occasions de faire le lien entre les échelles, de remettre en cause certains dogmes considérés comme intangibles, et de déclencher des dynamiques de changement.

Faut-il se résoudre à ne considérer l’intercommunalité que comme un échelon avant tout institutionnel et faiblement démocratique, impliquant surtout les élus, et voué surtout à la recherche de consensus ?

Montrer que la ruralité, les villes moyennes, les banlieues souffrent de la même façon de la marchandisation et de la financiarisation ; montrer que la métropolisation peut être le support de politiques de réduction des inégalités ; montrer que les espaces régionaux sont des accélérateurs potentiels d’une transition écologique solidaire ; montrer que les biens communs, concernant généralement plusieurs territoires, peuvent se gérer de manière démocratique et dans l’intérêt général ; cela permet d’approfondir la question territoriale dans sa globalité, comme facteur de changement.

 

Les pratiques municipales et la démocratie, confrontées aux difficultés de l’accès et du désir de citoyenneté

Y-a-t-il un risque politique à faire participer la population aux décisions municipales dans le contexte des idées dominantes de la pensée libérale ? De plus, les élus sont amenés à mettre en œuvre des politiques pour des populations qui ne votent plus ou faiblement pour eux et celles et ceux qui participent demandent à avoir « moins de pauvres autour d’eux ». C’est toute la question de la délégation de pouvoir et de sa légitimité qui est posée.

On peut, pour certains, construire à partir de la quotidienneté, des conflits en cours explicites ou implicites, établir des passerelles entre les collectifs citoyens pour parvenir à des pratiques municipales différentes. Pour d’autres, la « capacitation » dont il a été état précédemment, s’appuyant sur des modes d’éducation populaire, est une condition indispensable d’accès à la citoyenneté. A ce propos, on a noté à quel point le terme citoyen était utilisé comme un mot valise, souvent en parlant de personnes qui n’ont pas accès à la citoyenneté (notamment les étrangers) ou qui éprouvent des défiances de plusieurs types vis-à-vis de la chose publique.

La démocratie est un marqueur qui ne saurait être territorialisé. Les processus de transformation de la société doivent être permanents et concerner toutes les échelles. Les avancées constatées ici peuvent être des signaux d’insuffisances et de conquêtes à opérer là-bas. Et pour l’élu, la représentation ne saurait se confondre avec le mandat. Concernant les pratiques politiques et les processus démocratiques et participatifs, on ne part pas de rien. Si déjà on pouvait capitaliser sur la matière dont on dispose et en assurer la diffusion, cela permettrait sans doute des progrès. L’expérience d’assemblées locales diversifiées et pluralistes pour se saisir des débats publics a été présentée.

En somme, l’élu n’est pas là pour gérer, il doit identifier ce sur quoi le politique doit prendre la main, mettre en place dans ces domaines des processus participatifs et co-constructifs adaptés, et par là, redonner sens à la politique.

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