Séminaire Laboratoire Lavue, Urban contradictions #1

Le 28 mars 2017, le laboratoire de recherche LAVUE (UMR 7218 CNRS) — soutenu par les universités Paris 8 et Paris Nanterre, Ministère de la Culture et de la Communication BRAUP — organisait à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture Paris Val-de-Seine le premier volet d’un colloque pluri-annuel international interrogeant les contradictions urbaines. Ces dernières sont appréhendées comme l’élément clé de la mutation des systèmes urbains mais aussi des pratiques des citadins dans un univers majoritairement urbain et globalisé au devenir incertain (économique, social, environnemental et politique…). Cette première journée abordait les contradictions urbaines sous l’angle des relations entre conflits, pratiques collaboratives et recherches citoyennes. Les conférenciers y ont exploré les relations en reconfiguration rapide, changeantes, à l’interface entre l’influence des contre-pouvoirs citadins et des mouvements sociaux et des tentatives de régulation étatique voire transnationale, en témoignent la constitution récente des Conseils Citoyens dans les quartiers prioritaires ou les chartes locales du droit à la ville prises par plusieurs villes dans le monde. 

Ces rencontres se sont articulées autour de quatre grands thèmes
I   – Les relatons entre l’espace et les manifestations populaires
II  – L’acteur étatique dans un sens large (concentré, déconcentré, décentralisé)
III – La société civile organisée
IV – La recherche comme sous catégorie spécifique au sein de cette société civile

I – Les relatons entre l’espace et les manifestations populaires

Ce phénomène culturel explose en ville car cette dernière impose aux habitants des contraintes terribles mais aussi des situations et des terrains inédits de contestation / revendication. C’est aussi un espace où le marché continue son œuvre historique de valorisation de l’espace à son avantage tout en y adjoignant des forces transformatrices qui touchent l’urbain et les espaces d’exclusion (uber en banlieue).

Nous ne sommes pas dans des happening socio-culturels mais dans des mouvement profonds basés sur une expérimentation civile de l’autonomie avec pour mire une démocrate plus complète. Il existe des similitudes dans les formes spatiales et d’organisations mais elles sont insuffisantes pour dessiner une catégorisation causale de ces manifestations.

II – L’acteur étatique dans un sens large (concentré, déconcentré, décentralisé)

Ce dernier édicte des politiques publiques pour administrer une société civile qui peut ou pas devenir un contre-pouvoir. Cette sphère est largement devenue un monde confiné de professionnels de la politique qui essaient de les imposer avec de plus en plus de difficultés à des citoyens bien informés et prêts à agir directement sur l’espace public et urbain — quelque soit le contexte. Ils sont différents et jouent leur rôle d’opposition éventuelle à l’action et à la volonté de l’État — surtout quand on sait que les puissants peuvent avoir une incidence directe et non démocratique sur la décision.

III – La société civile organisée (autour du logement entre autre)

Le logement collaboratif est une réponse éventuelle à la crise structurelle du logement qui se manifeste par des transformations dans le logement social, par le logement devenu une marchandise, par un secteur privé non réglementé, par des nouveaux demandeurs (employés).

2000 : émergence d’expériences collaboratives dans l’habitat.

2010 : le terme « habitat participatif » émerge avec pour éléments constitutifs la participation, la dimension collective, des espaces partagés. Il est expérimenté dans des contextes immobiliers tendus pour répondre à de nouvelles demandes de participation / empowerment avec de nouvelles pratiques plus larges de collaboration.

Ce modèle est porté par des valeurs et au nom d’inspirations des classes moyennes avec souvent une homogénéité et une proximité culturelles et sociales (fort capital culturel et social). On est assez proche de l’endogamie sociale et à mi-chemin de la gated community. Il est très difficile de transférer cette expérience dans des groupes sociaux moins favorisés : les personnes âgés, les handicapés, les réfugiés…

Dans nos pays, il y a une attitude consommatrice / passive avec aucune auto saisine des personnes pour s’auto-organiser — notamment parce que la gestion du logement social ne le permet pas.

La donnée économique est essentielle avec des logements abordables mais de bonne qualité et surtout une réglementation du prix ou du loyer. Il faut donc une régulation, un développement de ce secteur, des formes de transaction sociétale.

Pour avoir un projet de logement collaboratif, on doit jouer sur plusieurs leviers : l’acquisition foncière, le coût de production, le coût de l’énergie, une qualité standard, la matérialité, le management de soi, la redistribution.

Des partenariats diffus dans plusieurs secteurs avec différents acteurs pourraient permette de faire mieux avec moins en axant sur des espaces partagés, un usage capable de s’adapter et de changer, la construction de soi / l’empowerment.

Ces éléments prospectifs deviennent un but à poursuivre au moment où les logements sont de moins en moins disponibles et sont de moins en moins de bonne qualité pour les gens qui en ont besoin car les acteurs (marché, bailleurs) axent sur le quantitatif et la vitesse de production. L’entrée des financiers sur ce marché empire cette diminution du logement social par une inflation générale des prix. Cela pose la question de placer ce secteur hors du marché.

Plus fondamentalement, la réelle difficulté est que les personnes ne savent pas ou pensent ne pas pouvoir avoir les outils financiers et juridiques pour faire un logement collaboratif.

IV – L’universitaire et le chercheur

La recherche qui travaille avec et pour un public n’est pas une nouveauté (Alma Gare)

Questionnement actuel :

La recherche collaborative citoyenne vise-t’elle l’émancipation des citoyens (but politique) ? Si c’est le cas, ne le fait-elle pas contre la recherche ? Peut-on parler d’une recherche comme un commun notamment en sociologie qui glisse à gauche dans un monde de plus en plus à droite mais au sein de sociétés de la connaissance avec un accès plus facile aux expériences et aux savoirs mais aussi aux manipulations ?

Comment articuler la recherche publique – académique avec la recherche collaborative surtout à un moment où les intérêts internationaux (banque mondiales et banques de développement etc) détournent la recherche publique et fixent ses standards ? Les associations sont d’ailleurs souvent des chiens de garde de ces grands intérêts contre ceux plus locaux.

 

Une réponse est peut-être visible dans la plateforme mondiale du droit à la ville qui a commencé en 2001 avant de se structurer en 2014 autour d’Habitat III avec des acteurs de la ville, de l’académie et des gouvernements locaux. La plateforme a accouché d’une charte mondiale pour le droit à la ville qui est réactualisée et qui est reconnue pour ses effets dans la recherche et la formation mais moins sur le monde concret. Les expérimentations sont menées essentiellement en Amérique Latine. En 2017, une accélération devrait être à l’œuvre.

D’un côté, beaucoup d’acteurs et de chercheurs sont désemparés par la capacité transformatrice d’un marché, lessiveuse à projets qui est difficile à incarner pour les citoyens et donc à contester.

De l’autre, nous sentons que nous sommes dans une période de modernisation avec une montée et une défense de la connaissance dans la société civile qui va jusqu’à forger ses propres outils de savoirs. Mais cela est à l’œuvre dans les espaces déjà intégrés qui savent rendre visible la participation citoyenne dans la gouvernance urbaine par le montage de collectifs de la politique du faire. Il en va autrement dans les espaces ségrégués où les organisations traditionnelles ont disparu : c’est à cet endroit que la recherche peut aider à formaliser un accompagnement stratégique allant au-delà de la simple demande de justice redistributive territoriale. C’est ce que fait déjà des associations comme « Appui », « Pas sans nous »… La recherche peut soit promouvoir directement l’émancipation citoyenne soit mettre en place des outils durables pour qu’elle advienne plus tard (effets dans le temps). Agnès Deboulet

À l’échelle internationale, un néocolonialisme du Nord est à l’œuvre sur les objets du Sud sauf en ce qui concerne la recherche appliquée citoyenne qui casse ce phénomène.

Dans les mouvements sociaux, il faut un intellectuel d’arrière garde qui les accompagne en assumant une positon d’humilité car la production de connaissances et de savoir n’est pas une chasse gardée de l’académicien. Elle est surtout dépendante des pratiques et des récits des mouvements sociaux. Le chercheur doit en rendre compte sans pour autant se départir de sa capacité critique scientifique. Cela implique de ne pas uniquement théoriser — ce qui veut dire instrumentaliser — mais de coproduire un savoir. Comme le montrent les cultural studies et le féminisme, la science n’est jamais neutre avec des savoirs qui sont toujours situés et dépendants de diverses hiérarchisations (sociale, raciale, de genre…). Ce questionnement interroge la notion de pouvoir dans le secteur même de la recherche et de la création de savoir. En effet, une domination s’opère dans l’établissement et la production de connaissances. Pour la contrer, la recherche doit se mettre au service des marginalisés et des subalternes.

 

Chercheurs présents :

  • Asef BAYAT, Université de l’Illinois ;
  • Marie-Héléne BACQUÉ, Université de Paris Nanterre, LAVUE ;
  • Claire BÉNIT-GBAFFOU, École d’architecture et d’urbanisme Wits University ;
  • Sabrina BRESSON, Ensa Paris – Val de Seine, LAVUE ;
  • Claire CARRIOU, Université de Paris Nanterre, LAVUE ;
  • Barbara CASCIARRI, Université de Paris 8, LAVUE ;
  • Cyprien COFFI AHOLOU, chef de projet de la stratégie pour le grand Lomé :
  • Darinka CZISCHKE, Université de Delft ;
  • Alessia DE BIASE, Ensa Paris – Val de Seine, LAVUE ;
  • Agnès DEBOULET, Université de Paris 8, LAVUE ;
  • Jeanne DEMOULIN, École d’urbanisme de Paris, LAB’URBA ;
  • FRÉDÉREIC DUFAUX, Université de Paris Nanterre, LAVUE ;
  • Micha FEDRIWITZ, Wohnbund – Beratung ;
  • Melissa FERNANDEZ, Université de Lancaster ;
  • Eva GARCIA CHUECA, Plateforme mondialre pour le droit à la ville ;
  • Phillippe GERVAIS – LAMBONY, Université de Paris Nanterre, LAVUE ;
  • Rainier HODDÉ, Ensa Paris – La Villette, LAVUE ;
  • Anne LABIT, Université d’Orléans ;
  • Jérémy LOUIS, Université de Paris Nanterre, LAVUE ;
  • Romain LECLERCQ, Université de Paris 8, LAVUE ;
  • Khedidja MAMOU, Ensa Montpellier, LAVUE ;
  • Albert OGIEN, CNRS, CEMS – EHESS ;
  • Manuel JOÃO RAMOS, Université de Lisbonne, ISCTE ;
  • Anja SZYPULSKI, Université de Dortmund ;
  • Stéphanie VERMEERSCH, CNRS, LAVUE ;
  • Neiva VIEIRA DA CUNHA Université de Rio de Janeiro, LeMetro/IFCS-UFRJ ;
  • João WHITAKER, Université de São Paulo, Lab’Urba.

 

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